Dans mon dernier article, L’arbre devant ma fenêtre, je racontais comment un arbre complètement dénudé m’avait amenée à regarder autrement mon propre hiver.
À mesure que ses feuilles tombaient, son tronc devenait plus visible. Certaines feuilles avaient terminé leur saison. D’autres semblaient encore s’agripper. Et cette image avait laissé une question en moi : qu’est-ce qui demeure lorsque je n’ai plus besoin de m’agripper à tout ce qui m’a aidée à m’adapter, à avancer et à me protéger?
Je ne savais pas encore que cette question allait me conduire jusqu’à la mer.
Et à une vieille histoire qui allait donner un tout autre sens au mot retour.
L’histoire de la Selkie
Les Selkies sont des êtres de la mer, des femmes-phoques qui vivent dans l’océan. Certaines nuits, elles sortent de l’eau, retirent leur peau de phoque et prennent forme humaine pour danser sur la plage.
Dans plusieurs récits, un homme aperçoit l’une d’elles et en tombe amoureux. Sachant qu’elle devra remettre sa peau pour retourner à la mer, il la cache.
La Selkie ne peut plus repartir.
Elle reste sur terre, devient sa femme et, dans certaines versions de l’histoire, elle a des enfants. Les années passent. Elle aime, prend soin de sa famille et s’adapte à cette existence qui est devenue la sienne.
Pourtant, quelque chose en elle s’éteint doucement. Elle devient plus silencieuse et son regard revient souvent vers la mer, comme si une partie d’elle se souvenait encore d’un endroit qu’elle ne pouvait plus rejoindre.
Puis, un jour, elle retrouve sa peau.
Lorsqu’elle la touche, quelque chose se réveille. Elle se souvient de sa nature, remet sa peau et retourne vers la mer.
Ce qui m’a bouleversée dans cette histoire
Ce n’est pas seulement son retour vers l’océan qui m’a touchée. C’est de réaliser que la Selkie avait appris à vivre sans sa peau.
Elle avait construit une vie, aimé, assumé des rôles et trouvé une manière de continuer. Sa peau existait pourtant toujours quelque part. Elle n’avait pas perdu sa nature. Elle avait perdu l’accès à une partie d’elle-même.
Cette image m’a ramenée à toutes ces façons d’être que nous développons pour traverser la vie. Nous apprenons à être fortes, responsables, disponibles, performantes ou accommodantes. Nous trouvons ce qui nous permet de tenir debout, de protéger ce qui compte et de conserver notre place.
Ces adaptations peuvent nous servir pendant des années. Elles deviennent parfois si familières que nous finissons par les confondre avec ce que nous sommes.
C’est là que l’histoire de la Selkie a commencé à rejoindre la mienne.
Depuis toutes ces années, qu’est-ce que je cherchais?
Lorsque je regarde mon parcours depuis l’an 2000, je vois une succession de transitions que j’ai longtemps considérées séparément.
Ma transition spirituelle m’a ramenée vers un espace que rien d’extérieur ne pouvait nourrir. Le divorce m’a obligée à devenir mon propre refuge. Les bouleversements financiers m’ont confrontée à la valeur que je m’accordais. Le passage du rôle de mère à celui de femme m’a demandé de me redéfinir.
Puis mon corps a parlé. L’anémie et le burnout m’ont forcée à rencontrer mes limites et à écouter un corps que j’avais longtemps poussé. Ma transition professionnelle m’a ensuite amenée à donner une place réelle à quelque chose qui cherchait depuis longtemps à émerger.
Je ne voyais pas encore le fil qui reliait tous ces passages.
Aujourd’hui, je le vois autrement.
Une identité s’était construite pour tenir debout, soutenir, traverser et répondre aux attentes. Elle avait sa raison d’être et elle m’avait beaucoup servi. Mais certaines parties de cette identité continuaient de s’agripper alors que ma vie, elle, avait changé.
Comme les feuilles de l’arbre devant ma fenêtre.
Chaque transition venait en faire tomber quelques-unes et me rapprochait un peu plus de cette peau que je cherchais sans encore savoir la nommer.
Retrouver sa peau
Pendant longtemps, j’ai associé la transformation à l’idée de devenir une nouvelle version de moi-même. La Selkie m’offre aujourd’hui une image différente.
Lorsqu’elle retrouve sa peau, elle ne devient pas une autre femme.
Elle retrouve ce qui lui appartenait déjà.
Retrouver sa peau ne fait pas disparaître les responsabilités, les incertitudes ou les passages difficiles. Cela change progressivement l’endroit depuis lequel nous y répondons.
Je peux reconnaître plus rapidement le moment où une ancienne façon de me protéger reprend le gouvernail. Je peux observer quand je cherche à contrôler pour me rassurer, quand je porte davantage que ce qui m’appartient, quand je ravale ce que j’aurais voulu dire ou quand j’attends encore d’être rassurée avant de choisir.
Dans l’Univers Selkie, j’appelle ces façons d’être des postures.
Elles racontent quelque chose de ce que nous avons appris pour nous adapter et continuer d’avancer. Les reconnaître permet de voir ce qui prend place en nous avant de réagir et de retrouver la possibilité de choisir.
Et il y en a une qui sait particulièrement bien se glisser dans nos décisions : la Douteuse.
Et si tu commençais par rencontrer la Douteuse?
Elle arrive rarement en annonçant : « Bonjour, c’est moi, le doute. » Elle préfère des phrases beaucoup plus raisonnables : Je vais encore y penser. Est-ce vraiment le bon moment? Je vais demander son avis. Je veux simplement être certaine.
Le doute peut nous aider à discerner. Il peut aussi prendre tellement de place que nous finissons par attendre d’être rassurées avant d’avancer.
C’est pour cette raison que j’ai créé L’Explorateur du doute.
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Peut-être que retrouver sa peau commence ainsi. En reconnaissant une posture lorsqu’elle apparaît et en découvrant peu à peu ce qui se passe lorsque nous cessons de lui laisser automatiquement le gouvernail.
Depuis toutes ces années, je pensais parfois chercher une réponse, une prochaine étape ou une meilleure façon d’avancer.
Peut-être que je cherchais le chemin du retour.
La Selkie ne devient pas quelqu’un d’autre lorsqu’elle retrouve sa peau. Elle cesse simplement de vivre séparée d’elle-même.
Mais retrouver sa peau ne signifie pas que tout devient soudainement clair. Il reste à apprendre à vivre depuis cet endroit, à écouter ce qui émerge et à avancer sans retourner automatiquement vers les anciennes façons de faire.
C’est là que commence un autre voyage.
Lire la suite : L’Écho de la Selkie — un voyage intérieur partagé

